Grève sur la transgambienne: de la continuité du CFA en Gambie

Traversée de la Gambie en 2014 : Le Président Jammeh et la « continuité du CFA »

On reproche souvent à la Gambie de vouloir maintenir sa géographie politique au détriment d’une intégration sous régionale telle que l’imagineraient les élites politiques sénégalaises qui essaient de dépasser l’héritage colonial en proposant un nouvel État-nation Sénégambien qui ferait de la Gambie une région à l’image des grands ensembles d’antan.

Mais aujourd’hui, alors qu’on parle de l’Acte III de la Décentralisation, on ne voit nulle part la perspective d’une Gambie intégrée à la problématique de constitution de pôles économiques sénégambiens. Et c’est plutôt du côté de notre voisin que semble provenir une telle vision. Le régime du Président Jammeh a décidé à travers la Gambia Ports Authority (GPA) qu’à partir de janvier 2014, les usagers des services maritimes gambiens (voyageurs, commerçants et routiers) pouvaient payer les frais de traversée avec la devise de leurs pays d’origine, en l’occurrence le CFA pour les Sénégalais et Bissau-guinéens.

Aussi abrupte et fâcheuse qu’elle soit, la nouvelle directive de la GPA vient harmoniser les codes géopolitiques très antagonistes qui déterminaient jusque-là les relations entre les deux États et plus particulièrement sur la question de la traversée de Yellitenda à Bambatenda ou bac de Farafenni. En attendant donc la construction d’un pont (dont le financement est disponible), la Gambie vient de mettre en test un corridor d’intégration économique à l’intérieur de ses frontières où il ne sera plus question de se tracasser pour faire du change.

Néanmoins, au vu du mauvais accueil fait à cette décision de la Gambie, il nous parait opportun de dire que la géopolitique sénégambienne doit se nourrir de nos mythes fondateurs afin d’éviter les fautives ambitions régionales du Sénégal moderne qui tente de peser lourd sur la Gambie. En effet, le comportement d’un Sénégal qui cherche à déborder sur les pays voisins, les actions qu’il pose à titre d’État se traduit dans la conduite de ses transporteurs qui boycottent immodérément à chaque fois que la Gambie prend une décision souveraine. Ils s’imaginent que toute décision politique de la Gambie concernant la traversée de la rivière est une entrave à leurs activités. En conséquence, ils prennent au piège la diplomatie sénégalaise au lieu d’exploiter avantageusement la conjoncture qu’offre les nouvelles instructions des services de Ferry.

En tous les cas, nos nouveaux économistes en herbes, les transporteurs pour ne pas les nommer, semblent avoir compris que la question est économique. Mais, le prétexte de nos routiers selon lequel « les gambiens abusent de la devise du CFA pour se faire une santé financière » ne tient pas la route (Sud Quotidien, 2014). En quoi d’ailleurs la circulation parallèle d’une monnaie étrangère et non réglementée par ailleurs, serait source de santé financière pour un pays souverain ?
A moins qu’on nous dise que le CFA est devenue une monnaie refuge pour Banjul. Ce serait aussi ignorer que le 24 octobre 2013 dernier, une autre directive applicable avec effet immédiat émanant du Cabinet du Président Jammeh, « lutte sans compromis contre la spéculation et la thésaurisation de devises étrangères » (GRTS, octobre 2013). Ladite Operation no compromise on foreign currency hoarding and speculation – même si l’on reconnait qu’il soit utile que le gouvernement gambien ait un œil sur les pratiques de change en Gambie – était par contre vouée à l’échec si l’État cherchait à imposer un taux de change compensatoire en occultant le fait que la valeur du Dalasi est exclusivement déterminée par le marché.

Nous nous trompons peut-être (en profane que nous sommes). Mais, en homme de terrain, il nous est donné l’occasion de constater que le gouvernement gambien ne cesse de redoubler d’efforts et de tactiques pour lutter contre la criminalité monétaire. Et tout autre habitué de nos différentes frontières pourrait confirmer que depuis quelques mois, le Dalasi gambien s’est déprécié par rapport au dollar américain (1$ pour 28D) et vis-à-vis des autres monnaies internationales y compris le CFA.
De fait, à chaque fois que le Dalasi est en position faible, on assiste à des manipulations des taux de change qui n’arrangent que les goorgoorlou du change. Ce qui explique que la Gambie interdit formellement le change sauvage sur ses frontières alors que le Sénégal opte pour un laisser faire. C’est dans un tel contexte qu’il faudrait certainement voir la nouvelle ligne de conduite de la GPA en conformité avec la politique de lutte contre la criminalité monétaire.

D’ailleurs, la Gambie autorise désormais l’ouverture de comptes bancaires en devises étrangères, et la GPA a toujours accepté le CFA que payaient les simples voyageurs. Ce n’est donc ni une surprise, ni un forcing pour les transporteurs qui étaient jusque-là les seuls à savoir (selon la valeur du Dalasi) combien coûtait réellement la traversée.

Dès lors, il nous parait plus constructif de dire que c’est un pas de plus que la Gambie vient de faire pour trouver une solution définitive au faux-monnayage qui bénéficie abusivement de la différence entre les deux valeurs CFA-Dalasi au niveau de nos frontières. Mieux, c’est un Thumps up (hourra) qu’il faut faire à son excellence, le Professeur AJJ Jammeh qui vient ainsi jeter les bases d’une « continuité monétaire » dans la traversée de la Gambie.

Nous parlons de « continuité monétaire » comme le président Macky Sall parlerait de « continuité territoriale » (variable politique ? … voir ailleurs un de nos textes sur l’Acte III de la décentralisation et la spécificité de la Casamance) entre le nord et le sud du Sénégal en traversant la Gambie et ce jusqu’en Guinée-Bissau. Faut-il rappeler ici que le point stratégique de cette continuité se situe exclusivement dans le territoire gambien, et donc sous le contrôle total du gouvernement gambien qui établit souverainement les règles liées aux différents services que sa marine fournit aux voyageurs sénégambiens et étrangers. C’est un territoire routier d’une trentaine de kilomètres, mais bien utile aux pays voisins ainsi qu’à la CEDEAO ; ce qui en fait un enjeu géopolitique pour nos deux pays dans leurs politiques étrangères communes.

Un petit rappel historique s’impose. Entre 1960-64, le Président Senghor cherchait à faire de la Gambie la 8e province du Sénégal. La confédération sénégambienne était quelque part une décentralisation par dévolution qui aurait permis à la région Gambie de se doter de ses propres lois, de son propre système éducatif, de son propre parlement (anglophone) en échange d’une perte de souveraineté monétaire. Senghor voulait donc une intégration économique, convaincu que les peuples sénégambiens l’étaient naturellement.

Seulement, après la signature d’une entente avec le gouvernement du président Abdou Diouf en 1981 qui autorisa le Sénégal àassurer l’intégrité territoriale des deux pays jusqu’en 1984(création d’une armée nationale gambienne), la Gambie continuait à s’occuper exclusivement de ses affaires intérieures y compris la traversée du fleuve. Il ne fait aucun doute que durant toute cette période, les responsables politiques sénégalais avaient mesuré l’importance géopolitique de la traversée de Bambatenda à Yellitenda.

Or, le manque certain de considération pour la Casamance pourrait justifier le laxisme manifeste qui caractérisait la politique de désenclavement sous le président Abdou Diouf. Tandis que la Gambie, dont l’économie basée sur la fiscalité repose entièrement sur les taxes, en particulier celles relevées sur les différents points de passage du fleuve ne pouvait que souhaiter de telles affaiblissements.
L’exacerbation de la crise casamançaise et le stimulus politique qui consiste à promettre pour promettre le désenclavement de la région sud va donner une certaine importance au point de passage Bambatenda – Yellitenda qui ne cessa de créer des querelles entre les deux pays depuis quelques années.

En 2005, après la psychose du « Joola » survenu sous le régime du Président Abdoulaye Wade (26 septembre 2002), la Gambie doubla souverainement les prix de la traversée sans en informer le gouvernement sénégalais qui avait pourtant réussi à sécuriser la transgambienne désormais empruntée par la majorité des voyageurs. Les transporteurs sénégalais se manifestèrent bruyamment en bloquant la traversée pour faire le détour par Tambacounda (IRIN, 2005). En réponse à la décision gambienne, le gouvernement sénégalais décidait de fermer ses frontières. Ce qui fut considéré par le gouvernement de Banjul comme une tentative désespérée du président Abdoulaye Wade de faire souffrir l’économie gambienne (Observer, 2010).

En réalité, on l’ignore souvent mais ce sont les deux pays qui en souffrirent économiquement. Les marchandises en provenance du Sénégal devant faire le grand détour avant d’arriver au Sud, il y eut une pénurie de denrées comme le sucre par exemple. Dans le Sénégal oriental, on constatait de longues files d’attentes pendant des heures pour acheter des produits de première nécessité devenus excessivement chers. Quant à la Gambie, elle ne pouvait plus réexporter ses marchandises comme il le fallait, ce qui toucha indirectement la Guinée-Bissau qui dépendait de la réexportation des deux pays.

Ce fut finalement sous les bons offices de l’ancien président nigérian, Olusegun Obasanjo, que la rencontre de Dakar en octobre 2005 aboutit à un plan de construction d’un pont sur le fleuve (APS, 2005). En août 2012, le régime du Président Macky Sall va signer avec la Gambie un protocole d’entente pour la construction d’un pont sur la rivière et la réhabilitation du tronçon de route [Keur-Ayib, Senoba, Farrafenni, Bounkiling]. Le projet devrait être financé par la Banque africaine de développement à hauteur de 50 milliards CFA (environ 4 milliards de Dalasis) et devrait résoudre cette question de la traversée du fleuve Gambie par voie terrestre ainsi que l’accès aux pays membres de la CEDEAO.

Si nous nous fions par ailleurs à la vision politique du Président Macky Sall que nous évoquions précédemment, nous pouvons dire que la décentralisation ne doit pas se faire sans prendre en compte la question de l’intégration sous-régionale, de même que nous croyons qu’elle n’est pas en contradiction avec la nouvelle décision de la Gambie d’accepter le CFA comme monnaie de payement dans la traversée du fleuve. Nous nous autorisons même à croire que cette action du régime du Président AJJ Jammeh est un clin d’œil à l’Acte III de la décentralisation dans sa prise en compte de la spécificité de la Casamance.
Il revient donc à l’État du Sénégal de voir à travers cela une opportunité rare et de trouver les moyens de faire signer un accord d’accompagnement de cette mesure souveraine du gouvernement gambien.

Quant aux transporteurs, ils n’auraient plus besoin de craindre ce changement. Il est donc important de rassurer ces partenaires essentiels du développement sous-régional sur le fait que la continuité monétaire comme la construction d’un pont participent à améliorer leurs conditions de travail.

Ce texte est paru dans l’édition papier du 10 janvier 2014 de The Point, The Gambia
Lien de l’édition anglaise de The Point

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