Pardon, oubli, mémoire en Afrique : la Casamance et la Côte d’ivoire en exemples.

En Casamance au sud du Sénégal et de la Gambie, on commémore la neuvième année du naufrage du bateau « Joola » (2002 – 2011).

Cette catastrophe va nous servir de symbole pour parler de la problématique de la mémoire en Afrique en portant un avis personnel sur l’esprit de la fameuse Commission de Réconciliation et Vérité de la Côte d’Ivoire sous le président implanté par la France, Monsieur Alassane Ouattara.

Pour commencer par la tragédie du bateau le Joola survenu un 26 septembre 2002, nous aimerions relever le destin « mercantilo-macabre » qui a guidé l’existence de ce navire.

Dans les années 1990, alors que des accrochages militaires avaient eu lieu en Casamance entre l’armée sénégalaise sous le président Abdou Diouf et les combattants du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC) qui réclament l’autonomie de la région ; l’Etat du Sénégal mit à la disposition des hôtes de ce territoire sud un bateau baptisé complaisamment le « Joola » au nom d’un peuple local qui a refusé tout traité de souveraineté avec la France coloniale dans la Colonie du Sénégal.
Ce refus qui relève de la résistance des peuples africains à la colonisation est la cause exploitée d’un conflit militaro-politique moderne qui n’est que la résurgence de la lutte d’un peuple qui a toujours défendu sa souveraineté.

Cette ultime précision permet de souligner que cela paraissait comme une tactique toute politicienne du régime de monsieur Abdou Diouf (actuel SG de la francophone et ancien administrateur colonial) qui voulait vendre l’idée en effet qu’on s’occupait du désenclavement de la région alors qu’il n’en était rien.

L’économie de la Casamance était enclavée dans des frontières infranchissables qui font que les prix de marchandises qui viennent du Sénégal peuvent augmenter de plus de 11% une fois dans la région. La marchandise made in Sénégal est moins coûteuse en Gambie qu’en Casamance par exemple.
Se rendre en Casamance est en lui-même très chèrement payé, alors qu’en sortir est synonyme de s’auto-détrousser au point que se rendre à Dakar, la Capitale sénégalaise apparaît comme un luxe. Or, l’arrivée du « Joola » n’était en réalité que le hasard d’un cycle infernal dont les premiers pièges furent la politique des prix adoptés en tenant compte de la situation économique locale.

Nous supposons par-là que les prix fixés pour voyager sur ce bateau, s’il avait fallu respecter strictement la limite des places (environ 500) auraient été trop élevés pour le Casamançais moyen.

D’ailleurs on soulignera que pour les hôtes et les élites plus aisés qui ne voulaient pas voyager comme des sardines, il a été mis à leur disposition un catamaran comme le Kasumay et plus tard le Kasumay Kep.
Mais, avec le bateau « le joola », l’Etat du Sénégal et son partenaire ont, derrière une politique de relative baisse des prix, essayé de rentabiliser leurs investissements à la manière sénégalaise avec une politique de laisser-faire en termes de surcharge dans les transports en commun qui deviennent des corbillards naviguant pour coller à l’image de notre navire. A la sénégalaise pour parler encore de l’existence de clauses mercantilistes non écrites adoptées par les élites et commerçants locaux.

Comme le boutiquier de votre rue qui percerait la boite de lait pour remplir en autant de petits sachets en plastique permettant de vendre à petits prix aux plus démunis tout en se faisant un gros bénéfice, aussi des armateurs véreux en partenariat avec l’Etat du Sénégal auraient choisi de surpeupler quatre fois plus (environ 2000 voyageurs) qu’autoriser le « Joola » pour faire des bénéfices sous les faux prétextes de prix sociaux.
La responsabilité de l’Etat du Sénégal sous Wade est ici avérée et en toute continuité des politiques de massacres du régime Diouf en Casamance.

Or, paradoxalement, depuis 2002, chaque événement commémoratif est le moment choisi pour les hommes de l’Etat du Sénégal de venir faire la leçon morale et civique aux familles endeuillées suivies d’une litanie de promesses de menterie.

Une telle attitude irrespectueuse de la mémoire des disparus fait que la commémoration des victimes du « Joola » apparaît aux yeux des détenteurs des traditions culturelles casamançaises comme une sorte d’inquisition qui ne dit pas son nom. La culture étatique telle qu’elle se manifeste par le discours politique ne témoigne aucun respect pour les cultures locales au point de verser dans la confusion des genres.

On constate aisément que la manie politicienne à parler de mémoire du 26 septembre tend à confondre funérailles et commémoration dans une région où l’acculturation n’est pas la règle partout malgré les apparences de clochers et autres minarets.

Si les funérailles en pays Ajamaat sont les moments adéquats pour exposer une version des faits comparativement à la pratique des politiciens qui ne cessent de nous parler de l’habitus fautif du Sénégalais qui serait la cause du naufrage (voir plus loin notre avis), la commémoration quant à elle n’a pas pour prétention de faire revivre le passé par des discours qui condamneraient les coupables sans aucune maîtrise des faits. Cela s’apparente à un faux jugement sur le dos des morts.

Il faut prendre la peine de le dire, venir parler aux Casamançais de l’attitude des Sénégalais qui serait la cause du naufrage, c’est accuser les victimes d’être les seuls responsables de cet accident…
C’est intolérable et il faut tout faire pour éviter que les hommes politiques ne perpétuent une telle insulte même si l’on sait que c’est l’un des exercices favoris de l’Etat du Sénégal qui aime parler de la Casamance sans se soucier de la vérité. Pour connaître la vérité, on pourrait pour commencer, renflouer l’épave du bateau afin de remettre aux parents des victimes ce qu’il en reste des ossements humains retrouvés.

En outre, en pays Ajamaat – la Gambie faisant entièrement partie de ce dit pays Ajamaat si l’on en croit aux premiers navigateurs européens depuis le 15e siècle – on ne saurait parler de la mémoire des morts aussi longtemps que le bateau le « Joola » demeurerait en mer avec tout ce qu’il y a comme traces humaines. Il est bien connu que chez plusieurs peuples de Casamance, sans corps et sans inhumation on ne saurait parler de mort mais d’une absence physique.

Les longues absences, les peuples du pays Ajamaat les ont certainement connues. C’est à l’image de celle liée à la traite atlantique. Les « Diola» qui n’ont pas vu leurs proches à l’époque parce que, emportés par le système atlantique, ne les ont jamais considérés comme morts, mais absents.

Et à titre symbolique, la longue attente du retour d’un proche perdu dans le contexte atlantique n’a jamais été vaine ; la preuve nous est donnée par la vague de « Roots Homecoming » de la diaspora africaine-américaine vers la Gambie et au cœur de la Casamance où les croyances relatives à la réincarnation permettent de croire qu’on ne perd jamais ses racines (la modernité parle d’ADN).

Nombreuses sont les disparitions dans le Pays Ajamaat, mais sans preuve c’est-à-dire sans dépouille mortelle, il n’y a ni funérailles ni commémoration mais espoir de tous les possibles.

Dès lors l’Etat du Sénégal doit être très vigilant quand il commémore le 26 septembre, qu’il sache que les familles des victimes de même que les personnes qui ont un respect pour les traditions casamançaises attendent avec confiance la réalisation dans l’avenir de quelque chose de précis qui puisse permettre de parler réellement de mémoire.

Cette question du comment se fait le deuil, la commémoration dans la perspective de construire le présent et l’avenir dans nos traditions africaines se pose aussi bien en Casamance comme en Côte d’Ivoire où il est question de Commission Vérité et Réconciliation(CVR)

A la différence de la tragique fin du bateau « le Joola » qui a englouti, disions-nous, plus de 1800 hôtes de la Casamance ; en Côte d’Ivoire, il est question de tueries sur terre ferme. Les assassins savent où se trouvent les corps de ceux qui tombèrent sous leur fureur mortifère.

Pour la parenthèse, il nous semble que le cas de la Casamance reste doublement utile pour étudier le processus ivoirien en ce sens qu’on aurait pu envisager une CVR en Casamance et qu’il serait plus facile pour nous de donner des exemples de réconciliation inter-casamançaise. Mais tout est latent en Casamance.

Nous ne croyons pas en l’existence de causes perdues. Et nous avons le sentiment que pour la Casamance il y aura autant d’oubli que de mémoire par la faute des élites locales qui ne se demandent pas pourquoi dans la région les cimetières communs à toutes les confessions sont plus nombreux et qu’elles n’ont jamais pensé à protéger un tel acquis.

Il existe ainsi désormais des cimentières confessionnels alors qu’il nous semble que parler de cimetière musulman ou chrétien en Casamance est une aberration finie qui laisse présager que les traditions casamançaises sont fortement menacées au point d’obliger les derniers défenseurs de la tradition à se renier à la dernière minute faute de pouvoir trouver une place où être enseveli dignement. La preuve que l’Afrique est honni quand on est obligé de reconnaître la lignée de Mohammed et Jésus – Christ aux dépens des siens au risque de ne pas trouver sépulture dans sa terre ancestrale.

En revenant donc sur l’exemple des traditions casamançaises dans leur rapport avec la disparition, nous nous demandons si les peuples Akan, Ebriés, Baoulés (la liste est longue)… de la Côte d’Ivoire n’ont pas une manière à eux de faire le deuil.

La question primordiale que la fameuse CVR devrait essayer de résoudre serait de savoir comment se fait le deuil chez ces peuples de Côte d’Ivoire, et quelle est la philosophie particulière en termes de pardon, de tort et de droit devant les questions de meurtres et d’assassinats.
Ladite CVR doit ainsi se rendre auprès de chaque peuple de Côte d’Ivoire pour en savoir plus sur le rapport entre la tradition et la mémoire, l’oubli et le pardon avec pour objectif de faire ce travail hautement utile dans une perspective inclusive.

Mais, le risque d’un arasement mémoriel est grand en Côte d’Ivoire. La CVR tend à se transformer en un travail sur la mémoire et le pardon vu par des élites qui ont perdu tout lien avec l’Afrique ; pire, une CVR qui serait à l’image de sa composition qui est une sorte de grande récompense des vainqueurs du 11 avril 2011. Et donc sans aucune base de sincérité.

En plus, comme on le voit désormais en Afrique, ces fameuses commissions ne sont rien d’autre qu’une mascarade judéo-chrétienne du pardon plaquée sur le continent. Depuis que l’illustre personnage de Desmond Tutu nous a servi en Afrique du Sud la commission qui s’inspira largement et profondément de la pensée protestante, on assiste en Afrique à une sorte de métastase philosophico-protestante au nom du pardon et de la réconciliation.

Le cas Sud-Africain sous Nelson Mandela n’est qu’une exception en ce sens qu’il est question de confronter deux traditions d’héritages différents et solidement ancrées dans la Nation sud-africaine.

L’Afrique du Sud est très différente de la Côte d’Ivoire en termes d’héritages traditionnels selon un point de vue étatique. Il est donc in-question d’appliquer la même méthode dans un pays où l’on a souvent parlé de « dozos » derrière Alassane Ouattara et de loyalistes dans une armée ivoirienne jadis multiethnique pour défendre la République sous le président Laurent Gbagbo. Et il n’est pas non plus sage d’oublier les convertis aux religions révélées…

Voilà donc qu’en partant de la date commémorative du naufrage du bateau le « Joola », submersion dont la responsabilité incombe à l’Etat du Sénégal qui a encore une fois démontré que la « construction de l’Etat au Sénégal » (Karthala, 2002) n’est pas acquise d’avance en Casamance, nous avons essayé de dénoncer les mises en scène fallacieuses au nom de la mémoire, de l’oubli et du pardon en Afrique en général ; la Côte d’Ivoire et sa CRV nous servant à justifier le cas casamançais qui nous intéressait en particulier.

A force de s’en tenir exclusivement à des copies, les Africains finiront toujours comme des marionnettes au service d’une mentalité occidentale qu’ils ont mal assimilée et qui fait d’eux des « chevaliers traîtres à leur mission », des « mercenaires en cravate », « barons dégénérés » au service de l’impérialisme qui n’a cessé de détruire l’Afrique et ses institutions anciennes. La Libye n’en est-il pas le nouvel exemple quotidien…?

Publicités
Galerie | Cet article a été publié dans Afrique / Monde, Cultures & civilisations, Senegambiana. Ajoutez ce permalien à vos favoris.