La fast- politique et la misère du génie politique sénégalais

Le comportement du politique Sénégalais serait un bon débat national à la veille des élections de 2012. Mais le texte que nous reprenons s’intéresse surtout à ce qui reste du panafricanisme qui a vu l’esquisse de l’Organisation de l’Unité Africaine devenue Unité Africaine avec l’engagement personnel de Khadaffi qui est allé jusqu’à faire de Syrthe la ville symbole d’une telle association.

Abdoulaye Wade, encore lui, écrivait:

Certes, les pouvoirs en place en Afrique n’ont pas tous les torts. Hegel disait en substance que les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent. Même si le propos qu’on nous jette à la figure me révolte, je n’en reconnais pas moins, hélas, la véracité. De plus, certains ont pensé que, l’opposition n’étant pas possible du dedans, il ne restait plus qu’à créer à l’extérieur des mouvements de libération qui en portent plus ou moins le nom.

Abdoulaye Wade avait certainement tranché la question en soutenant le MPCI (Mouvement patriotique de Côte-d’Ivoire), le Mpigo (Mouvement populaire ivoirien du Grand Ouest) et autres MJP (Mouvement pour la justice et la paix) qui ont constitué les Forces Nouvelles contre le régime de Gbagbo. La rébellion des Forces Nouvelles était à ses yeux un mouvements qui portait réellement son nom à l’image du CNT (Conseil National de Transition) qui demande le départ de Khadaffi.

Il nous plait alors de rappeler qu’A. Wade est celui qui nous dit que tout chef d’État africain doit être:

« capable de se dégager des coteries, de s’élever au-dessus de la mêlée et d’être un véritable arbitre dont la seule référence sera désormais l’intérêt de l’Afrique. »

Quel est donc l’intérêt du CNT et de ses chefs pour l’Unité Africaine (UA) qu’ils ne respectent même pas ?
Question soulevée dans le texte qui va suivre.

Le récent sprint diplomatique qui a mené Wade à Benghazi est révélateur d’une façon de faire la politique qui exprime une profonde misère de la vision dans l’engagement politique aujourd’hui. Cette misère s’exprime sous la forme d’une instantanéité incompatible avec le sérieux et le décryptage profond que requiert l’engagement politique authentiquement crédible.

Ce n’est pas un ha­sard d’ailleurs si les politiciens de l’instantané sont contemporains aux intellectuels de l’instantané qui se bousculent dans les médias pour raconter des évidences avec un les contours du discours scientifique. Tout ce malaise est l’expression d’une époque de la vitesse qu’on a travestie en précipitation et en empressement toujours stériles.

Cette inutile et périlleuse pérégrination de Wade dans un pays en guerre civile n’est que le symptôme de la platitude de la vision politique de nos hommes politiques. Une diplomatie de saltimbanque n’est guère viable, il faut revenir sur terre.

Rien ne justifie cette espèce de cirque diplomatique faite à l’intention d’une communauté internationale hypothétique : un tel geste n’ajoute ni ne diminue rien dans la dé­termination des puissances occidentales à détruire Kadhafi ; et c’est une fanfaronnade incompatible avec la démarche d’un panafricanisme cohérent et rigoureux.

On ne peut pas s’adosser à un pilier et entreprendre des actions qui, à terme, le déboulonnent. Il faut sacrifier le Moi politique (ou la politique du moi) et le chauvinisme patriotique pour construire une unité africaine. L’unité diplomatique de l’Afrique doit être plus à portée de main que l’intégration politique définitive.

Le premier jalon d’un élan panafricaniste doit être pris sur le terrain diplomatique et ce, au moins pour deux raisons. La première raison est que la faiblesse du poids diplomatique du continent devrait inciter à une synergie pour plus de force et de fonctionnalité.

La deuxième raison est que l’unité culturelle de l’Afrique nous semble constituer une base suffisamment solide et crédible pour amorcer une démarche diplomatique authentique et affranchie des paradigmes ou choix diplomatiques occidentaux.

Il y a une prétendue communauté internationale certes, mais le réalisme politique et la lucidité intellectuelle doivent nous inciter à comprendre que nous n’y sommes invités qu’à titre d’ornement ou de supports arithmétiques.

Tant que nous continuerons à être des appendices diplomatiques de l’Occident ou de simples cobayes diplomatiques de la communauté internationale, la marginalisation dont nous sommes victimes s’amplifiera.

Tout le monde sait que malgré la force du cordon ombilical qui lie les Etats-Unis à certains pays européens, l’Europe (de la Cee à l’Ue) s’est battue pour une identité diplomatique différente de celle de l’Amérique. De Gaulle durant et après la deuxième Guerre mondiale, et Chirac lors de la guerre du Golf, sont des exemples frappants de la détermination française à sculpter une identité diplomatique affranchie de la tutelle de l’Amérique.

Au regard de toutes ces considérations, nous pensons qu’après avoir eu la largesse de reconnaître le Cnt, Wade aurait dû se contenter d’inciter les membres de cette organisation de faire preuve de leur volonté d’intégrer l’Ua dans leur agenda diplomatique en s’efforçant de dialoguer sérieusement avec les institutions de celle-ci.

Le Cnt doit un minimum de respect à l’Ua, et c’est aux pays africains de faire preuve de fermeté à son égard pour qu’il accorde plus de crédit à la voix et à la ligne diplomatiques de l’Afrique.

L’accueil et le traitement que le Cnt a réservés à la voie de sortie de crise proposée par l’Ua nous semblent relever du mépris, et c’est inacceptable. Il y avait bien une autre voie que l’instrumentalisation impudique de la résolution de l’Onu par la France et ses alliés.

En allant de façon si précipitée à Benghazi, Wade a, sciemment ou inconsciemment, fait preuve d’une servilité diplomatique à l’égard de l’Occident, et de docilité insupportable à l’égard des rebelles du Cnt.

La précipitation qu’exige l’ins­tantanéité a définitivement abî­mé les ressorts de la quête d’une vision politique saine et généreuse, indépendante du bouillonnement de l’actualité. Les hommes politiques sont malheureusement à la quête d’un statut d’acteurs d’une comédie de la superficialité incompatible avec l’originalité et la profondeur du jugement. Ils surfent sur les évènements sans la moindre bonne foi ; l’essentiel pour eux, c’est d’être des stars de l’évènement.

Il faut dire que l’opportunisme de nos hommes politiques a atteint un niveau de dévergondage absolument inouï. Ils n’hésitent pas à jouer le rôle de charognard de l’actualité au lieu d’en être la locomotive. Le propre d’un charognard c’est de ne jamais aller à la chasse, de se contenter des carcasses de dépouilles abandonnées par les véritables prédateurs.

C’est exactement de cette façon qu’agit l’homme politique actuel : quand les médias et les syndicats ne créent pas l’actualité, nos hommes politiques sont au chômage. Ils ne peuvent plus mobiliser parce qu’ils sont improductifs : face à une mondialisation de plus en plus dévorante et une opinion publique de plus en plus exigeante et prête à s’indigner pacifiquement sur les places publiques, il ne leur reste plus qu’à squatter les nids d’actualité pour exister. La subite affluence des opposants vers Sangalkam à l’occasion du drame qui s’y est produit est rebutante parce qu’elle traduit une sorte de cannibalisme ostensible. La décence et l’attitude républicaine devraient pourtant suffire pour amener ces politiciens à s’abstenir de faire un envahissement politique éhonté d’une mort aussi injuste et tragique. La récupération politique est une attitude quasi-normale en politique, mais il y a des frontières qu’un homme politique doit s’astreindre à ne pas dépasser.

Il faut un minimum de loyauté dans l’adversité et un peu de cohérence dans la démarche politique. L’atrocité de cette mort, son caractère injuste, sa commission dans un contexte politique pollué, doivent nous infléchir à l’interpréter de façon exclusivement politique ou politicienne. Que ce drame soit le fruit d’une bavure policière ou d’un dynamisme politique, l’éthique voudrait qu’on fasse un peu de retenue dans la façon de l’apprécier.

Cette ronde des opposants à Sangalkam est tellement ridicule que les populations concernées n’ont pas manqué de le souligner. En agissant de la sorte, ils s’inscrivent dans la même dynamique que Wade à Benghazi : la politique spectacle et fast.

Alassane K. KITANE – Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck. Thiès. LeQuotidien.sn (semaine du 13 au 19 juin 2011)

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